comment lier prestige et épanouissement ?

De fait, beaucoup de nageur·ses ont suivi des parcours « classiques » et (très) sélectifs. Iels ont donc le profil de « bon·nes élèves » qui se sont construit·es en apprenant que la validation extérieure par la notation faisait leur valeur, tout comme la compétition – pour atteindre un certain statut social – sans compter la pression sociale induite.
Ce sujet est fortement lié à la relation familiale et la construction de notre vision de la réussite.
Cette tension est abordée plus en profondeur dans les épisodes du podcast plouf 🏊‍♀️ avec Anne, Laura et Jana qui partagent toutes les trois le récit de leur burnout – et de leur rémission. Mais, avant d’arriver à ce claquage en pleine longueur, toutes trois avaient fait le choix de s’orienter vers des entreprises et/ou postes prestigieux, qui en graduate program, qui en VIE et qui dans une entreprise en cosmétique leadeuse sur son marché.
Le rythme de travail (trop) intense, le manque de sens (que l’on parle des tâches ou bien de la mission de l’entreprise) et le manque d’équilibre sont autant d’éléments qui ont pu nourrir le burnout. Dans leurs témoignages respectifs, chacune évoque cette tension qu’elles ont pu ressentir pendant et à la sortie de leurs études : « de viser haut » comme dirait Anne.
Les épisodes avec Jana et Laura avaient d’ailleurs inspiré deux Plouf-letters. L’une sur les notes et leur influence sur nos trajectoires de nage, l’autre sur le possible déclassement social auquel on peut faire face lorsqu’on choisi de bifurquer. Celle-ci m’avait ainsi confié que, « si dans 10 ans des anciennes connaissances se demandaient ce que je fais et que la réponse est « caissière », ça me gênerait. Peu importe si cela me plaît ou non » (Laura, Au bord du bassin, 2021)
 

le « refus de parvenir »

Cette expression est tirée de l’épisode du podcast Vlan! de Grégory Pouy avec Thomas Wagner, le fondateur du média Bon Pote qui alerte et éduque sur le changement climatique. Lorsqu’il explique sa démarche, Thomas évoque son changement de ligne de nage, passant de banquier à degrowth hacker comme le mentionne son titre Linkedin. Cette culbute dans le grand bain témoigne de ce déclassement volontaire, ce « refus de parvenir ».
Ce renoncement à la définition classique que nous avons de la réussite – où le statut social, le salaire et le rythme de vie priment sur l’épanouissement ou l’équilibre – fait partie intégrante des interrogations des nageur·ses qui interagissent avec La piscine Our Millennials Today.
Dès lors se posent les questions :
  • comment dédramatiser ce changement ?
  • comment aider ces nageur·ses à redéfinir la réussite en leur propres termes et adapter leur parcours en adéquation avec celle-ci ?
  • comment les accompagner dans ce processus de « renoncement » ?
 
Cette peur du déclassement est d’autant plus intéressante que, prise d’un point de vue sociologique, être un·e transfuge de classe – soit, une personne qui change de groupe social – soulève les mêmes problématiques, que la dynamique observée soit ascendante ou descendante.
 
Ceci repose notamment sur la théorie des capitaux sociaux ; « les sociologues ont identifié trois types de capital.
  1. Le capital économique qui repose essentiellement sur patrimoine financier (et donc le poste qui va avec puisqu’on a tendance à associer un titre à une fiche de paie)
  1. Le capital social, soit notre réseau. Celui-ci est à la fois hérité de notre famille et cultivé via nos études ensuite – les écoles de commerce jouent beaucoup là-dessus
  1. Le capital culturel, aka l’ensemble des connaissances (savoir-faire, savoir-être) acquises par un individu – souvent sanctionnées par un diplôme. Il englobe également nos habitudes culturelles, développées pendant notre enfance via l’éducation familiale
C’est l’addition de ces trois capitaux qui constituent un individu et son statut « final » selon Bourdieu.
Lorsque l’on parle mérite et réussite, on insiste généralement sur une des trois variables. Pour Radmane [entendu lors du festival Les Chichas de la pensée en 2021 NDLR] par exemple c’était le capital économique qui primait sur les deux autres, ce qui lui a permis de s’élever au-dessus de sa condition initiale. Pour lui, c’est ensuite aux générations futures de continuer son travail d’ascension en développant, cette fois, les autres aspects du capital et ainsi « terminer leur assimilation ». D’une certaine manière, cela rappelle l’opposition entre les deux noblesses, leurs codes et leurs habitudes. Un titre ne fait pas tout comme ici, la moula n’achète pas le respect des autres nageur·ses.
« Quand je me regarde le matin, je suis moi, Radmane. Quand je sors de chez moi, le regard des gens me rappelle que je suis un « bougnoule ». Ils disent en creux, « Bougnoule ! », « Bougnoule ! » Radmane Touhami au festival Les chichas de la pensée, 10/10/2021
Si l’on va au bout de ce raisonnement, il en va de même pour le « déclassement » qui peut effrayer tout·e nageur·se considérant une culbute en fin de longueur. Réduire un capital peut équivaloir à gagner dans un autre, ce qui nous maintient à flot de notre position sociale. Ainsi, quand un·e jeune diplômé·e quitte son emploi prestigieux pour renouer avec les arts manuels, le « déclassement » n’est pas vraiment présent puisqu’iel conserve, de fait, son réseau et son bagage culturel initial. Bagage qu’iel continuera d’étoffer avec sa nouvelle formation et créativité pratiquée quotidiennement si l’on parle – à tout hasard – de poterie ou de pâtisserie. Et, si sentiment de déclassement il y a, la possibilité de jouer sur les capitaux pour revenir à une équation satisfaisant notre besoin de reconnaissance économique est toujours présente.
Quoiqu’il en soi, se poser la question d’un possible retour en arrière, c’est un privilège. » (A.Rigaut, 2022)
 
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aller plus loin
  • avec l’article Joue la comme De Gaulle pour parler désertion de ligne de nage et du privilège que représente le renoncement
 
 
 
 
 
 

 

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©Our Millennials Today, 2022, site par Apolline Rigaut